Matera capitale de la culture 2019

Au-dessus des habitations semi-troglodytes de Matera, aux façades graduellement construites à flanc de falaise, flotte un drapeau au symbole inattendu: une ligne horizontale scandée par trois barres verticales légèrement décalées. Il s'agit de l'image du label "capitale européenne de la culture"1 choisie par Matera, à l'honneur en 2019 en concomitance avec Plovdiv en Bulgarie.

1 À lire, le dossier de candidature de Matera : https://www.matera-basilicata2019.it/it/mt2019/dossier-di-candidatura.html

Le symbole de cette image aux couleurs de la terre fait référence aux galeries creusées dans le roc, aux liens nodaux des ruelles au cœur des habitats traditionnels, à la sociabilité des rues et des places dans les « sassi » où la population se regroupait hors des maisons sombres et surpeuplées. Les sassi, tristement connus après la dénonciation des conditions de vie dans le livre de Carlo Levi, Le Christ s'est arrêté à Eboli publié en 1945, représentaient le Sud dans tout ce que la maladie, la misère et la saleté avaient à offrir à l'Italie au sortir de la seconde guerre mondiale1. Qualifiés de "honte de l'Italie" lors de la visite de Palmiro Togliatti alors président du Parti communiste en 1948, honorés par Pier Paolo Pasolini dans sa recherche sur la profonde souffrance humaine avec son film L'évangile selon Saint Matthieu en 1964, les sassi ont dû être abandonnés par une population déracinée de force et relogée dans des constructions modernes et tout confort sur la crête de la colline.

Le titre de capitale culturelle de l'Europe 2019 est une reconnaissance internationale et un soutien des habitants de Matera dans leur revendication de la singularité et de l’ancienneté de leur patrimoine, et leurs efforts pour faire de "la honte nationale" un moteur de l'économie et du tourisme de toute une région. Matera a été le premier site du sud-est de l'Italie à obtenir le label Unesco en 1993 et il est également le premier à devenir capitale culturelle européenne. Plusieurs chercheurs s'interrogent aujourd'hui sur ce renversement de situation : en urbanisme (un doctorat par Marina Rotolo2 depuis 2016), en architecture (14è congrès du Centre international de réhabilitation du patrimoine en 20183) et en anthropologie avec la compilation des archives des habitants, leurs témoignages sonores et tous les objets adaptés à leur quotidien4.

Le Sasso Barisano et le Sasso Caveoso, les deux quartiers principaux de la ville aux belles églises rupestres peintes, font l'objet de lois de protections et de réhabilitation. Faire revivre ces habitats anciens est un nouvel enjeu pour Matera. C'est aussi un engagement écologique et planétaire fort avec des systèmes de gestion des eaux et des déchets plus proches de la nature, en corrélation avec les propositions de l’Union Européenne prônées dans le cadre des accords sur les villes durables à l'aune de 20305. Alors que certaines villes voient leur centre-ville se muséographier et mourir d'un impossible renouvèlement, Matera au contraire rayonne de projets et d'un plaisir communicatif d'ouverture sur le monde. L'enchantement du site est d'autant plus prégnant qu'il est habité, éclairé la nuit et vit d'un souffle nouveau.

1http://www.sassiweb.com/fr/accueil/

2http://www.umrausser.cnrs.fr/marina-rotolo

3http://www.congressomatera2018.it/index.php?lang=en

4https://phonotheque.hypotheses.org/21115

5https://ec.europa.eu/commission/news/sustainable-urban-development-2018-feb-09_fr

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