Sur les traces de Bach, cantor de Leipzig

En 1723, Jean-Sébastien Bach est choisi pour succéder à Johann Kuhnau au poste de cantor de l'église Saint-Thomas de Leipzig, Âgé de 38 ans, il jouit déjà d'une grande renommée en tant qu'organiste.

Pourtant le Conseil le prend sans enthousiasme, comme en témoigne un de ses membres : « Puisque nous n'avons pas pu obtenir le meilleur, nous devons nous contenter d'un médiocre ». La raison en est que, en matière de composition, Bach a encore tout à prouver ; de fait, on le retient davantage pour sa bonne volonté, pour ses aptitudes en latin et en théologie, que pour ses capacités musicales que l'on reconnaît à peine... Le malentendu est consommé.
Tout ce que Bach produira par la suite sera pour contredire cette appréciation.
Lorsqu'il s'installe dans son logement de fonction, il est déjà submergé par une masse d'obligations qui lui imposent un rythme effréné : en plus de devoir organiser les programmes des églises de toute la ville, il lui faut assurer la discipline quotidienne à l'école une semaine sur quatre, dans les conditions les plus déplorables, où le manque d'hygiène affaiblit considérablement la santé de ses élèves. À cela s'ajoute le mauvais état des instruments de l'église, leur manque d'entretien ainsi que les réticences du Conseil hostile à toute innovation. Le climat est délétère lorsqu'il s'attelle à la composition de ses premières cantates.
Il en écrit en moyenne une par semaine, à la demande de son Director musices. Sa verve et son allant naturels lui permettent de tenir le rythme, de même que sa passion innée qu'il projette tout entière dans ses créations. Pendant ces années fleurissent un grand nombre de joyaux sacrées, qui s'accumulent comme autant de pierres à l'immense cathédrale de son œuvre, esprit et apogée de toute la religion baroque : La Passion selon Saint-Matthieu (1723), La Passion selon Saint-Jean (1729), l'Oratorio de Noël (1734)... C'est aussi à partir de cette époque qu'il dirige le Collegium Musicum, une institution fondée par Telemann qui se réunit tous les vendredis dans une des brasseries les plus en vue, le café Zimmerman. Les musiciens y animent gaiement l'atmosphère aux sons des concertos brandebourgeois, de diverses pièces pour orchestre de chambre ou pour clavier. Dès lors Leipzig est comblé : la réputation du Cantor n'est plus à faire.
Néanmoins, sa musique n'est pas toujours comprise et ses détracteurs restent nombreux. Certains, dont un de ses anciens élèves nommé Scheiber, lui reprochent sa sensibilité musicale dépassée, ou encore la trop grande difficulté d'interprétation que requièrent ses partitions. Ces querelles le toucheront sans toutefois ébranler son inspiration, qui restera intacte jusqu'à sa mort.
À l'instar de Mozart et de son Requiem, il dicte sans pouvoir l'achever L'Art de la Fugue, son ultime chef-d'œuvre, son ultime révolution, au terme d'une existence tour à tour paisible et orageuse, tantôt traversée par la prospérité, tantôt par les déboires administratifs et les deuils familiaux. Autant d'épisodes dont la ville de Leipzig porte aujourd'hui encore, et comme indélébilement la trace.

J. Streiff