Mythologie nordique : cosmogonie et théogonie

L’aire géographique dans laquelle nous nous situons pour évoquer les origines du monde et de ses dieux est particulièrement vaste puisqu’elle couvrait à cette époque lointaine aussi bien les terres islandaises et scandinaves que le nord de la Germania antique. Cet espace était alors habité par des peuplades nordiques qui élaborèrent une mythologie riche et complexe.

Le monde de l’oralité dans lequel se sont créés ces nombreux mythes s’étant irrémédiablement dissous, nous disposons encore de deux types de sources pour approcher l’univers mental des anciens « Hommes du nord » : les sources archéologiques, rares et souvent difficilement datables, posent maintes difficultés d’interprétation ; les sources littéraires, quant à elles, sont abondantes et variées, mais pour la plupart rédigées -aux XIIe et XIIIe siècles- dans un monde largement christianisé, qui peine à prendre en compte la spécificité de ce monde païen ancien. C’est donc avec prudence qu’il nous faut essayer d’approcher cette matière mythique complexe, qui nous narre, entre autres merveilles, la création de l’univers, des dieux et des hommes.

Au commencement du monde : Ymir

Les récits mythiques présentent un imaginaire cosmologique fortement structuré, dans lequel se retrouvent les éléments premiers du quotidien de ces « Hommes du Nord » : soleil et givre, arbres et rochers, terre et mer constituent le paysage de la création.
Les origines du monde sont notamment décrites dans le beau récit de la Völuspa, cité par l’Edda (chapitre 33) : au commencement est un abîme immense, sans terre ni ciel, sans mer ni plante, sans vie aucune. De ce chaos primordial naît un géant, issu de la rencontre du chaud et du froid : « Lorsque le souffle d’air brûlant rencontra le givre, celui-ci se mit à fondre et dégoutta. De ces gouttes ruisselantes jaillit alors la vie sous l’action de la source de chaleur, et une forme humaine apparut. Son nom est Ymir (1) ». Cet être hermaphrodite fondamental –dont le nom signifie « double » ou « jumeau »- se nourrit du lait d’une vache miraculeuse nommé Audhumla, sortie elle aussi du givre, et des pis de laquelle coulent quatre fleuves de lait. Ymir engendre ensuite par lui-même les géants du givre. La vache Audhumla léchant les pierres salées, donne quant à elle naissance à une divinité nommé Buri, qui elle-même engendre un fils, Bor. Celui-ci a trois enfants : Odin, Vili et Vé.
La suite du récit nous apprend que les fils de Bor tuent Ymir et le découpent : du sang qui coule de ses blessures, ils forment la mer qui ceint la terre afin de la maintenir fermement, ainsi que les lacs ; de sa chair, ils font la terre ferme ; de ses os et de ses dents, ils firent les montagnes. De ses cheveux, ils créent les arbres. Son crâne enfin, est placé dans le ciel pour constituer la voûte céleste. La création du monde procède ici, comme dans de nombreuses autres cosmogonies, d’un sacrifice primordial. Progressivement apparaissent des races de géants, de nains, d’elfes, mais aussi divers monstres, des dieux et des hommes, qui vont peupler cet univers à la structure complexe.

Un univers fortement structuré : Yggdrasill

Les récits mythiques du Nord offrent deux manières de se représenter le monde, qui ne sont pas contradictoires mais bien plutôt complémentaires: l’une horizontale, l’autre verticale.
Sur un plan horizontal, on doit imaginer trois grands cercles concentriques : au centre se trouve Asgard, la demeure des dieux -le terme « gard » rappelle l’idée de d’enceinte ou d’espace clos. Le deuxième cercle renferme le Midgard qui est le séjour des humains. Enfin, le troisième cercle est celui d’Utgard : le monde extérieur, occupé par la Grande Mer et habité par de nombreux monstres dont le serpent du Midgard -ou Jörmundgandr-, qui maintient cette structure en place en mordant sa queue dans sa gueule. Dans l’est d’Utgard habitent également les ennemis jurés des dieux : les géants du givre, monstrueuse progéniture d’Ymir.
Sur un plan vertical, la cosmologie nordique propose également une représentation complémentaire de cet univers, fortement marqué par la tripartition et orienté autour d’un frêne -ou d’un if ?- primordial nommé Yggdrasill. Cet arbre est en fait le pilier central de cet univers, une sorte d’axis mundi. A sa base, s’étendent les trois mondes clos précédemment décrits : Asgard, Mitgard, Utgard. La partie aérienne de son tronc supporte trois autres mondes, et trois mondes encore se situent dans sa partie souterraine. Trois immenses racines très éloignées les unes des autres soutiennent l’arbre cosmique : la première rejoint la terre des géants dans l’Utgard ; la deuxième couvre le monde souterrain de Niflheim, demeure des nains ; la troisième enfin touche Asgard, monde des dieux. Une de ces racines cache la source dite de Mimir, qui recèle toute la connaissance et l’intelligence du monde ; on raconte qu’Odin dut laisser en gage à Mimir l’un de ses yeux, afin de pouvoir étancher ici sa soif de connaissance et de pouvoir. Près d’une autre source se trouve une halle splendide où officient de jeunes vierges, les Nornes, qui décident du destin des humains : « les Nornes bienveillantes et bien nées façonnent la vie heureuse des uns, tandis que les Nornes malveillantes sont la cause du destin hostile qui frappe les autres » nous rapporte l’Edda de Snorri (2). Bien d’autres étranges créatures peuplent l’arbre-univers : souvent opposées, elles symbolisent l’éternel combat du bien et du mal dans cet imaginaire cosmologique nordique.
L’image d’Yggdrasill, pilier des neuf mondes, nous semble sublime en ce sens qu’elle englobe toutes les aspirations de ces hommes du Nord : l’arbre y est en effet source de toute vie, de tout savoir et de toute destinée. En outre, Yggdrasill sera le seul élément à résister au jour du cataclysme ultime : c’est à son ombre que survivra un couple d’humain qui repeuplera cet univers dévasté puis régénéré.

Le monde des dieux : l’Asgard

De puissantes divinités règnent sur l’espace ainsi structuré : ils ont pour nom Ases et Vanes. Les Ases -ou Aesir- forment l’une des deux branches de la famille des dieux, la branche aînée, ou plus ancienne, étant constituée par les Vanes -ou Vanir. Ces derniers sont avant tout des divinités de la fécondité et habitent Vanenheim (« foyer des Vanes »), loin de la demeure des Ases ou Asgard (« séjour des Ases »), branche plus jeune et plus guerrière.
En des temps immémoriaux, les deux familles rivales Ases et Vanes, combattirent pour exercer leur suprématie sur le monde. Cette « bataille fondamentale », comme la nomment de rares et fragmentaires récits, se situe au moment même de la structuration de l’univers. S’agit-il du souvenir historique, transformé en mythe, d’un affrontement entre deux peuplades différentes, au IIe millénaire av. J.-C. comme le soupçonnent certains historiens ? D’une rixe rituelle -attestée dans d’autres cultures- destinée à cimenter l’unité d’une société ? Selon Georges Dumézil et d’autres auteurs, cette guerre serait un symbole de l’opposition entre la caste des guerriers ( : les Ases) et la classe des paysans ( : les Vanes), et son issue représenterait la mise en place d’une société structurée.
Après la victoire des jeunes Ases, la paix fut scellée et l’on décida que certains Ases iraient habiter Vanenheim tandis que quelques Vanes iraient habiter en Asgard, où devait se décider le destin du monde et où Odin, maître incontesté des Ases se fait bâtir un magnifique palais. En Asgard se trouve également un édifice fameux construit par Odin lui-même : le palais du Valhalla -Walhalla ou Valhöll : « la salle des élus » qui doit accueillir tous les Einherjar, les « héros morts ». Les guerriers qui résident dans cette forteresse aux cinq cents portes et aux murs faits de lances et de boucliers, sont tombés vaillamment sur le champ de bataille et ont été choisis par des vierges guerrières, les Walkyries -« celles qui choisissent les morts »- ; chevauchant de superbes étalons, parcourant terres et mers elles sélectionnent les plus intrépides guerriers tués au combat, afin que ceux-ci puissent ensuite grossir les rangs de l’armée d’Odin, formée pour le jour tant redouté du cataclysme ultime.

Une fin du monde annoncée : le Ragnarök.

Ce monde si structuré, qu’Odin semble tenir fermement sous sa coupe, est pourtant un monde condamné à disparaître lors du « Ragnarök » -terme qui peut signifier « Crépuscule des puissances suprêmes » ou encore « consommation des destins des puissances suprêmes » (3). Il s’agit bien ici du récit de la fin du monde dans la cosmologie nordique, un récit abondamment décrit dans les sources littéraires.
Pourquoi donc cet univers est-il voué à la disparition ? Les dieux ne méritent pas de survivre au monde qu’ils ont structuré, parce qu’ils se sont trop souvent rendus coupables de parjure; de même, les hommes doivent expier leurs crimes. Il viendra donc un formidable hiver suivi d’un embrasement universel, puis d’un cataclysme généralisé : la terre et les astres sombreront ou seront engloutis par des monstres, tandis que les puissances divines seront anéanties par les forces du désordre, symbolisées par le dieu malfaisant Loki et sa monstrueuse progéniture.
Ce thème de la disparition du monde, qui fut très populaire, n’est toutefois pas une fin absolue. Le « Ragnarök » sera en effet suivi d’une régénération universelle et il faut donc le considérer comme une « purification » -au sens étymologique du terme, puisque le feu y revêt une importance majeure. Le 53 ème chapitre de la Gylfaginning dans l’Edda de Snorri nous apprend qu’un couple, Lif ( :« vie ») et Lifthrasir ( :« vie ardente »), qui s’est abrité au pied de l’arbre cosmique Yggdrasill, a survécu au désastre et va repeupler le monde. Quelques dieux innocents reviendront alors également à la vie en possession des antiques secrets des divinités défuntes et sauront créer un monde nouveau. Voici ce que prophétise le « Très-Haut » dans l’Edda de Snorri : «  La terre surgira de la mer, et elle sera verte et belle. Les champs donneront des fruits sans avoir été semés (4) ». Ainsi, ce qu’annonce en fait le Ragnarök, c’est la fin logique et fatale d’un monde corrompu, mais surtout l’émergence d’un monde nouveau et plus pur, un second âge d’or d’où l’univers sortira régénéré.

La mythologie nordique, dans laquelle nous n’avons pu effectuer qu’une brève incursion, révèle ainsi une vision particulièrement complexe et originale de l’univers et de ses dieux. Sa plus belle postérité reste sans nul doute le savant tissage de ces mythes que Wagner réalisa dans son opéra L’anneau du Nibelung. Tout en donnant à ces récits épars une plus grande cohérence, le « Maître de Bayreuth » leur offrit également un sens nouveau sur bien des points, et le comparatisme entre ces œuvres reste par conséquent singulièrement fécond pour l’amateur d’histoires mythologiques.

(1) L’Edda, récits de mythologie nordique par Snorri Sturluson, traduit du vieil islandais, introduit et annoté par François-Xavier Dilmann, Gallimard, Paris, 1991, p. 34
(2) Ibid. p. 47
(3) Héros et dieux du nord, guide iconographique, Régis Boyer, Flammarion, Paris, 1997, p. 125
(4) L’Edda…, op. cit. p. 101

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