La rivalité de Gaulle – Tintin

Il faut s'imaginer la scène. En cet après-midi du 11 décembre 1969, dans la résidence de la Boisserie, le général de Gaulle reçoit André Malraux. C'est là, à Colombey-les-Deux-Églises, 390 habitants à l'époque, que de Gaulle et son épouse vivent, quasi reclus, depuis la démission du général de ses fonctions de Président de la République, après sa défaite électorale lors du référendum d'avril 1969.

Installés dans la salle de travail où de Gaulle rédige le deuxième volet de ses mémoires1, les deux hommes discutent. A travers les fenêtres, ils aperçoivent les « vieilles terres rongées par les âges » (De Gaulle, Mémoires de guerre) recouvertes de neige jusqu'à perte de vue. Ce que nous savons de cette conversation, c'est Malraux lui-même qui le rapporte puisqu'il en a fait le contenu de son ouvrage Les Chênes qu'on abat... paru en 1971, quelques mois après la mort du général. Ce livre était attendu, et il ne manqua pas de faire sensation, car pour la première fois y étaient rendues publiques les pensées intimes de de Gaulle après son abandon du pouvoir.

On y parle beaucoup de la mort, de la Grandeur de la France évidemment, Malraux nomme beaucoup d'acteurs politiques et d'hommes de lettres, amenant ce qu'on appellerait aujourd'hui un name-dropping sensé confirmer la présence de de Gaulle parmi les Grands Hommes du siècle, et le hisser également à la hauteur des grands écrivains : Churchill, Kennedy, Staline, le Shah d'Iran, Nehru, Mao Tsé-toung, César, Napoléon, Chateaubriand, Victor Hugo, etc. On les imagine, tous les deux, l'écrivain et l'homme d’État, échangeant à des hauteurs de vue peu accessibles au commun des mortels, et c'est alors que l'inattendu survient, la relation que personne n'attendait, un véritable oxymore, de Gaulle déclarant : « Au fond, vous savez, mon seul rival international, c'est Tintin ! ». Et le général d'ajouter dans un demi-rire : « nous sommes les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands. On ne s'en aperçoit pas à cause de ma taille ».

Même si on ne peut être absolument certain de la véracité des propos que prête Malraux à de Gaulle2, il reste que cette réplique, d'aucuns diraient cette boutade, est devenue l'une des plus fameuses attribuées au général. Étonnante, aussi, est la justification que fait de Gaulle de sa comparaison avec Tintin : « nous sommes les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands ». Car, en affirmant ce caractère réfractaire et irréductible, c'est à un autre personnage de bande-dessinée auquel on pense ; un personnage portant braies plutôt que culotte de golf, arborant la moustache plutôt qu'une houppette, en un mot comme en cent, Astérix. Le Gaulois coïncide mieux d'ailleurs avec la figure du gaullisme parce qu'il est celui qui résiste héroïquement face à un envahisseur étranger. Pour preuve, dès la publication des premiers épisodes d'Astérix, ses auteurs, Goscinny et Uderzo, ont été accusés de faire l'apologie du général3.

Pourtant, c'est bien à Tintin que se réfère de Gaulle : Tintin l'intrépide reporter qui parcourt le monde d'aventures en aventures, toujours entouré d'amis fidèles et hauts en couleur ; un Tintin jeune, dynamique, sympathique, contraint par aucune responsabilité et qui, surtout, n’incarne pas l'Ordre. Il est tout ce que de Gaulle, l'homme d’État, n'est pas. Ce n'est pas une figure régalienne, distante et autoritaire, dans la posture du Père fondateur des institutions. Tintin, ce n'est pas non plus un homme âgé, usé par le pouvoir, honni et ringardisé par la jeunesse de 68 (« La Chienluit c'est lui ! »). Et Colombey-les-Deux-Églises ce n'est pas Moulinsart.

Alors pourquoi ? Pour se rendre sympathique en affectant une proximité avec un héros auquel tout le monde, en particulier la jeunesse, aime s'identifier ? Une manœuvre démagogique ? Cela paraît peu crédible. Une réponse indirecte et un pied-de-nez à la pensée de 68 qui dénigrait la figure du héros pour préférer l'action des forces profondes, l'évolution structurelle et le matérialisme historique ? C'est sans doute vouloir trop faire dire à une remarque humoristique. Finalement, ce qui est assuré, c'est que cette dernière illustre encore l'art du contre-pied propre au général, son aptitude à surprendre ses interlocuteurs en étant là où on ne l'attend pas, comme lors de l'appel du 18 juin à Londres en quelque sorte...

Nota bene. En 1976 paraît le 23e tome des aventures de Tintin, Tintin et les Picaros, qui est le dernier album achevé par Hergé. Tintin et ses amis y sont entraînés dans les péripéties révolutionnaires du San Theodoros. A un moment du récit, sur le point d'être fusillés, les Dupondt se lamentent :

- Tu n’aurais pas une parole historique, par hasard ?...

- Euh… « Santhéodoriens, je vous ai compris »… Ça irait, tu crois ?

Retour à l'envoyeur...

Cette année, à l'occasion du 80e anniversaire de l'appel du 18 juin et du 50e anniversaire de la mort du général de Gaulle, nous vous proposons deux voyages événements en partenariat avec la Fondation Charles de Gaulle, des parcours de mémoire à travers les lieux symboliques de la vie du fondateur de la Ve République.

1Les Mémoires d'espoir (1970) qu'il n'aura pas le temps d'achever.

2C'est un fait connu que Malraux a toujours eu des penchants pour la mythomanie, pour arranger ses récits, et nombre de ses « inventions » ont pris l'aspect de la vérité. Philippe de Gaulle, le fils du général, a lui-même reconnu que l'écrivain avait recomposé l'entretien avec son père avant de le publier. Le doute est donc permis

3L'histoire retient même, que lors d'un conseil des Ministres, de Gaulle aurait affublé chacun des présents d'un pseudonyme finissant invariablement par -ix (propos de l'ancien ministre François Missoffe à Albert Uderzo en 1968).

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