Le Troodos ou la combativité d’une Nation : sur les pas d’Arthur Rimbaud à Chypre

Pour le voyageur français, visiter la chaîne de montagne du Troodos, située dans la partie sud de Chypre dominée par le mont Olympe qui culmine à près de 2000m, ne consiste pas seulement à se promener dans ces montagnes au charme résineux et boire un Brandy sour, cocktail inventé pour le roi Farouk d'Egypte lors d’un séjour à Patres ; ni à contempler un ensemble de fresques classées au patrimoine mondial de l’UNESCO et consolider sa connaissance de l’histoire des icônes déjà évoquée lors des visites de la citadelle de Limassol ou du musée d’art byzantin de Nicosie ; ni à profiter d’une halte pittoresque dans le jardin horticole d’un Pope venu spécialement de la ville pour ouvrir au public amateur sa petite église au toit de bois et partager un hellanikos café. Le Français aura à cœur de retrouver les symboles littéraires que représentent l’île et la montagne.

Les voyageurs lettrés de la première moitié du XIXe siècle ont laissé des écrits attristés sur Chypre. François-René de Chateaubriand ne descend pas de bateau en découvrant « ses côtes sablonneuses, basses, et en apparence arides » et préfère « s’en tenir à la poésie (plutôt) qu’à l’histoire ». Dans la continuité, Alphonse de Lamartine voit dans Chypre « la carcasse d’une de ces îles enchantées où l’Antiquité avait placé la scène de ses cultes les plus poétiques »1. Et pourtant, si nous suivons le périple d’Arthur Rimbaud, une autre vision de l’île apparaît. Il décrit ainsi le Troodos : « L’air est très sain ici. Il n’y a sur la montagne que des sapins et des fougères ». En effet, il fera deux séjours à Chypre, en 1878-1879 puis en 1880 : les lettres qu’il envoie alors à sa famille restent les seuls témoignages de son passage dans l’île, quand l’aventure l’emportât sur l’écriture.

L’émotion qui mène le voyageur français dans les monts du Troodos trouve sa source dans la correspondance entre la figure éprise de justice et subversive d’Arthur Rimbaud, et la lutte des Chypriotes pour obtenir leur liberté. Dans une île à l’église autocéphale, forte des premières conversions au christianisme sous l’impulsion de Saint Paul, saint Barnabé et saint Lazare ; dans une île abandonnée par le monde grec, affront que « Vénus ne leur pardonnera pas » (Guillaume Apollinaire, lettre du 28/01/1915) ; dans une île forte et combattive que Pierre de Ronsard exhortait déjà à la paix (Vœu à Venus, sonnet issu du recueil Poésies diverses paru en 1587) ; la liberté et l’indépendance ne seront acquises qu’en 1959 aux accords de Zurich et de Londres.

Arthur Rimbaud devient une figure symbolique en 1960. À deux titres : d’une part, dans la poésie des années 60 après les premières traductions en grec de ses œuvres, les références à ses poèmes et à sa présence dans l’île se multiplient ; d’autre part, le voyage sur les pas du Poète emprunte des routes sinueuses bordées de stèles commémoratives aux couleurs bleu et blanc et de lumières allumées pour le souvenir des jeunes maquisards comme le poète visionnaire Evagoras Pallikaridis pendu à l’âge de 18 ans en 1957. La poésie chypriote rend hommage à l’œuvre de Rimbaud devenu le symbole d’une révolte individuelle et nationale, « comme un exemple idéalisé de contestation et d’insoumission, enfin, comme un chasseur de rêve, un décrypteur de l’autre vie qui ne cesse d’alimenter la verve poétique si fortement installée sur l’ile, depuis déjà trois millénaires »2. Ainsi Lefkios Zafiriou écrit dans L’Ivre Caravane : « comme le fleuve de ma terre et de ma génération / Siffle le jeune Eole des Illuminations / léguant le bateau ivre de ma nostalgie » (Paris, Éditions Bleu Outremer, 1993, p. 18-19).

1 Sarga Moussa, « La pensée méditerranéenne de Lamartine », L’Invention littéraire de la Méditerranée, Geuthner, pp.69-79, 2012. CHATEAUBRIAND, Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), éd. Jean-Claude Berchet, Paris, Gallimard, « Folio », 2005, p. 276. LAMARTINE, Voyage en Orient, p. 205.

2 Yiannis E. Ioannou, « La réinvention de Rimbaud par la poésie chypriote », Transtext(e)s Transcultures 跨文本跨文化, 2, 2007,p.184.

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