Ferrare expose Matisse au palais des Diamants

L’Emilie Romagne, région riche du nord de l’Italie, possède plusieurs villes, emblématiques du renouveau florentin comme Modène, Parme et Ferrare. A Ferrare, l’université date de 1391, Nicolas Copernic y étudia et les poètes du Quattrocento et du Cinquecento y avaient leurs habitudes, autant dire qu’ici la Renaissance fut un souffle qui caresse les murs, tourne sur les parvis et circule dans les cloîtres.

Beaucoup de palais, châteaux et sites religieux, le Castello Estense et le Monastère du Corpus Domini où repose Lucrèce Borgia, en sont les joyaux.
Née autour d'un gué sur le Pô, Ferrare devint, aux XVe et XVIe siècles, un foyer intellectuel et artistique attirant les plus grands esprits de la Renaissance italienne. Piero della Francesca, Jacopo Bellini et Andrea Mantegna décorèrent les palais de la maison d'Este. Une de ces familles de condottieri, anciens soldats réguliers ou nobles désireux de redorer leur blason, sans laquelle Ferrare serait plus ou moins restée dans l’ombre.
Or, les conceptions humanistes de la ville idéale prirent corps ici dans les quartiers bâtis, à partir de 1492, par Biagio Rossetti selon les nouveaux principes de la perspective. Cette réalisation marqua la naissance de l'urbanisme moderne et son évolution ultérieure. Au cœur de la ville, il y a le Palazzo Diamanti qui n’est pas des moindres. Jusqu’au 15 juin 2014 ce ravissant palais Renaissance aux façades hérissées d’éclats de marbre imitant la pierre précieuse taillée, accueille Matisse.
Matisse est à Ferrare ? Savonarole, le très austère enfant du pays, la bonne conscience et le gage de la moralité de Laurent le Magnifique, n’aurait sûrement pas apprécié. Ce déchaînement de couleur l’aurait révulsé, il aurait demandé au peintre de jeter ses œuvres sur le bûcher des vanités. Après tout il a bien convaincu Botticelli de le faire, le doux agneau hélas s’exécuta deux fois plutôt qu’une. Matisse, lui, eut été récalcitrant avec les risques que cela supposait. On ne tance pas le « Grand Fauve » comme le nommait affectueusement Picasso.
C’est une centaine d’œuvres venus du monde entier, musées et collections privées, qui font l’objet de l’exposition intitulée « Matisse, la figure. La force des lignes, l’émotion de la couleur ». « Ce qui m'intéresse le plus, c'est ni la nature morte, ni le paysage, mais la « figure ». La figure me permet, beaucoup plus que les autres thèmes, d’exprimer le sentiment, disons religieux, que j'ai de la vie » déclarait Matisse en 1908. Sur les cimaises, des œuvres comme le portrait du mystérieux et sombre Derain au regard perdu avec qui il travailla, un Autoportrait, le nu à l’écharpe blanche, nu assis et l’odalisque en pantalon gris. A noter également la présence du fameux bronze La Serpentine, une danse mise à la mode par la Loïe Fuller, pièce charnière dans son œuvre car elle met un terme à l’influence de Rodin sur sa sculpture et ouvre sur les déliés amples de sa fameuse série picturale sur la danse.
C‘était une commande en 1909 du grand collectionneur russe Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, avec qui il devint ami, il réalisera pour lui une danse en fresque pour son palais Troubetskoï à Moscou.
Travailleur acharné -_ la réussite d’une œuvre c’est 98% de travail et 2% de talent _disait-il - fasciné par le visage féminin, la figure, Matisse passa sa vie à réaliser des portraits dont la simplicité du dessin frise l’arabesque et où la couleur éclate violemment. Il détestait mélanger ses couleurs. Sa maîtrise de la disposition de ses aplats accompagnant l’envolée de ses traits donne une symphonie d’impressions joyeuses à ses compositions aux décors souvent exotiques.
Exposition importante du travail de l’artiste, plutôt sur des œuvres de jeunesse, dans une région qui est un des creusets du bouleversement artistique et intellectuel que fut la Renaissance italienne.

I. Aubert