La "pêche à Islande"

Bien qu’éloignées et isolées en plein Atlantique Nord, les côtes islandaises ont attiré des pêcheurs français dès la fin du Moyen Age. Baleines mais surtout morues y ont attiré pendant des siècles des hommes que le froid, les intempéries, les risques de naufrage et les terribles conditions de vie à bord des navires n’effrayaient pas. Car, comme l’a rapporté une veuve de marin breton, « ar bara e oa du-haut… le pain était là-bas » (témoignage recueilli par Mgr. Jean Kerlévéo).

Témoignages de ces liens maritimes séculaires, les quais ou les rues des ports du pays basque, de Bretagne, de Normandie ou des Flandres sont nombreux à porter aujourd’hui le nom d’Islandais – quai des Islandais, rue des Islandais – puisque tels étaient ainsi surnommés ces hommes qui participaient à ces longues et périlleuses campagnes de pêche. Et même si cette tradition maritime est achevée depuis les années 1930, l’épopée de ces marins, les tragédies de leurs veuves et de leurs orphelins, ont depuis longtemps trouvé leur place dans l'imaginaire collectif. Une chanson fameuse comme La Paimpolaise de Théodore Botrel, le roman de Pierre Loti, Pêcheurs d’Islande, mais aussi des œuvres picturales comme les lithographies de Paul Gauguin intitulées Les drames de la mer en 1887, ou encore La Berceuse de Vincent Van Gogh, inspirée par le drame des veuves de marins, ont, chacun à leur manière, popularisé auprès d’un large public la pêche à Islande, comme on le disait alors.

Les premiers marins français à s'être aventurés jusqu’en Islande étaient Basques, au début du XVe siècle. Marins intrépides, ce sont encore des Basques qui, à peu près à la même période, ont ouvert les routes nord-atlantiques vers les bancs de Terre-Neuve, à l'origine d'une autre tradition maritime importante, les Terre-Neuvas. S'agissant de l'Islande, ils venaient dans les eaux de la grande île pour y chasser la baleine – plutôt qu’ils ne la pêchaient. Des chroniques islandaises de l'époque signalent par exemple la présence d'une vingtaine de leurs navires à l'ouest de l'île, à proximité de Grundarfjörður, une localité située dans la péninsule du volcan Snæfellsnesjökull, point de départ du Voyage au centre de la terre imaginé bien plus tard par un certain Jules Verne. Les rapports entretenus par les Basques et les insulaires ont été si étroits qu'au XVIIe siècle, afin de faciliter les échanges, on a jugé utile de rédiger un lexique basco-islandais contenant près de 800 mots ; un fait remarquable si l'on songe au nombre restreint des locuteurs de chacune de ces deux langues. Les rapports mutuels n'ont toutefois pas toujours été placés sous les meilleurs auspices, loin s'en faut ! Car la présence basque en Islande est aussi associée à un épisode sanglant, entre 1615 et 1616, au cours duquel une cinquantaine de marins ont été assassinés dans les fjords de l'Ouest, ceci après qu'un certain nombre de leurs navires aient fait naufrage dans cette partie de l'île. L'affaire n'a d’ailleurs jamais été élucidée…

Cependant, près d'une décennie plus tôt, la pêche française en Islande avait déjà reçue un premier coup d'arrêt. En 1602, le roi Christian IV du Danemark, souverain de l'île, avait en effet édicté le monopole, pour ses seuls sujets, du commerce et de la pêche avec l'Islande. Brutalement, les ports et les eaux islandaises ont été fermés aux navires étrangers. La situation a prévalu pendant plus de 150 ans au cours desquels la situation économique de l'Islande n'a d'ailleurs pas cessé de se dégrader. Il a fallu attendre 1766 pour que le monopole danois s'allège et, qu'à nouveau, des marins étrangers soient autorisés à venir y pêcher. Dès 1767, des navires ont été armés à cette fin à Dunkerque qui a fait ici office de précurseur. Quelques années plus tard, les ports de Boulogne-sur-Mer, et de Gravelines se lançaient également dans cette pêche. Les conditions étaient pourtant loin d'être idéales car le monopole danois, qui n'était qu'assoupli (il n'a été définitivement aboli qu'en 1854), maintenait en vigueur l'interdiction faite aux navires étrangers de mouiller dans les ports islandais et de commercer avec les insulaires. Le gouvernement français était même contraint, par la force des choses, d'envoyer des navires sur place pour porter assistance et protéger ses marins. Malgré ces difficultés, la promesse de pêches miraculeuses et l'appât du gain ont continué d'attirer de nouveaux participants. Au début du XIXe siècle, des marins de Fécamp ont tenté l'aventure, sans réels succès toutefois. Ils ont été ensuite imités par d'autres Normands, de Granville, du Havre, de Dieppe, et de Saint-Valéry-en-Caux. Enfin, en 1852, ce sont finalement les Bretons qui ont décidé de se lancer vers les rivages de celle qu'ils appelaient alors « l'île d'enfer ». Des goélettes toujours plus nombreuses ont été armées années après années dans les ports de Paimpol, Dahouët, Binic, Tréguier, et de bien d'autres encore. C'est au cours de ces quelques décennies que la Grande Pêche a battu son plein, pour connaître son apogée en 1895, et prendre fin en 1935 avec le retour de La Glycine à Paimpol.

Toutes ces années, la pêche, si abondante fut-elle, ne concernait quasiment qu'une seule espèce de poisson : la morue, que l'on appelle également cabillaud lorsqu'elle est consommée fraîche ou congelée. Il faut dire que le marché était prospère pour les armateurs, car la morue se conserve longtemps et supporte bien les longs voyages lorsqu'elle est séchée et salée. Elle était pour cette raison le seul poisson que l’on pouvait trouver facilement dans l’intérieur des terres jusqu'à la généralisation des procédés de congélation au XXe siècle. Riche en protéines, elle garnissait la table du pauvre à moindre frais, tout en permettant de respecter le calendrier religieux des jours maigres. Vendue en saumure dans les ports du sud de la France, comme à Bègles, près de Bordeaux, elle pouvait même être expédiée jusqu’en Espagne ou au Portugal. Enfin, comment ne pas oublier l'huile de foie de morue, longtemps considérée comme le fortifiant indispensable des enfants...

On l'imagine facilement, la pêche morutière, avec tous les métiers associés qu'elle générait, faisait vivre un grand nombre de familles dans les régions littorales françaises, bien au-delà de celles des seuls marins. D'ailleurs, en Bretagne, les marins d'Islande eux-mêmes se recrutaient souvent parmi la petite paysannerie locale qui trouvait là un moyen d'échapper à sa misère chronique, ceci malgré les risques importants encourus par les hommes. Le petit village de Ploubazlanec, dans la campagne paimpolaise, a conservé dans son vieux cimetière communal un souvenir émouvant de ces fils, frères ou époux « péris en mer » ou « disparus à Islande » dont les noms s’égrènent votivement sur le Mur des Disparus constitué par les ex-voto déposés par les familles endeuillées. Au total, on estime qu'au cours de la Grande Pêche à Islande, cent-vingt goélettes ont fait naufrage, soit à cause du mauvais temps, de la brume, d’abordages ou soit encore à cause de navires défectueux. En effet, au début de la Grande Pêche, les armateurs ne se souciaient guère de la spécificité des navires qu'ils armaient pour les campagnes. Ils se contentaient en général d'aménager rapidement des navires déjà existant, susceptibles d'assurer de longues traversées. Ce n'est qu'avec le développement de la pêche à Islande, avec ses conditions maritimes très particulières, que le besoin de s'équiper d'une flotte adaptée est apparu. Il fallait un bateau très maniable, alliant rapidité et robustesse. Après les tâtonnements du début, et grâce au retour d'expérience des marins et capitaines, les études de constructions navales ont mis au point la goélette à hunier et à voiles rouleaux, d'une trentaine de mètres de long pour un équipage de vingt hommes environ. Aujourd'hui, il en reste deux : les deux navires-écoles de la marine nationale (la Royale), L’Étoile et la Belle Poule ; toutes deux sorties des chantiers de Fécamp en 1932. Tout au long du XIXe siècle, les constructions vont bon train, y compris dans les petits ports des côtes atlantiques et de la Manche, pour bâtir les goélettes islandaises ou les quatre-mâts terre-neuvas. Ces chantiers assuraient localement du travail à une main-d’œuvre abondante parmi laquelle on trouvait beaucoup d'ouvriers spécialisés, dépositaires de savoirs et de métiers désormais disparus.

Les départs pour les campagnes de pêche se faisaient en Bretagne aux alentours du 20 février, à l'occasion des grandes marées. Dans les ports de mer du Nord, Dunkerque en tête, les départs étaient par contre plus tardifs, généralement à la fin mars. Partout en tout cas, le départ des Islandais était l'occasion de grandes et d'intenses célébrations populaires. Elles avaient un aspect religieux en Bretagne, comme avec le Grand Pardon de Paimpol et son Reposoir installé sur les quais où l'on demandait à la Vierge d'accorder sa protection aux marins en partance. En Flandres, les célébrations comportaient quant à elles un aspect carnavalesque ; les marins faisaient la fête avant de partir pour de longs mois, peut-être pour ne jamais revenir, et ils tenaient à le faire savoir. Aujourd'hui encore, le carnaval de Dunkerque conserve avec sa turbulente Vischersbende (« bande des pêcheurs ») le souvenir de ces vibrantes équipées.

Après une traversée de huit à quinze jours, en fonction des conditions marines et de la route choisie par le capitaine, les navires arrivaient en vue des côtes sud de l'île, sans doute les plus redoutées par les marins car n'offrant aucun havre où se réfugier en cas de tempête. Là, entre trois et dix miles des côtes, et toujours en dehors des eaux territoriales islandaises, la campagne de pêche commençait vraiment. Elle allait durer près de sept mois. Contrairement à la pêche pratiquée sur les grands bancs de Terre-Neuve, où les marins quittaient leur bateau pour pêcher à partir de leur doris, les Islandais restaient à bord. Le navire était mis à la dérive, en travers du vent et du courant, et les pêcheurs s’alignaient sur le pont, le long du plat-bord, face au vent, lignes à la main, protégés autant que faire se peut par une vareuse de grosse toile huilée, d'épaisses bottes de cuir, et les mains emmitouflées dans des mitaines. Les marins se servaient d’une simple ligne munie de deux hameçons, qui pouvait mesurer de 40 à 240 mètres de long. Sitôt pêché, le poisson était vidé et nettoyé à bord. Les Paimpolais le mettaient en cale directement avec du sel, alors que les Dunkerquois conservaient les leurs salés dans des tonneaux (appelés « tonnes ») jusqu’à leur retour où les femmes les conditionnaient à nouveau..
Il va s'en dire que les conditions de travail et de vie à bord étaient particulièrement difficiles. Tous, du capitaine au mousse, étaient logés à la même enseigne qui se caractérisait par l'humidité constante, le froid, l'exposition au vent, l'odeur écœurante du poisson et de ses appâts, la promiscuité, la solitude morale, les douleurs, les maladies fréquentes, le manque d'hygiène généralisé, etc. Surtout, personne ne comptait ses heures. Quand le poisson était là, plus rien d'autre ne comptait à bord, et les hommes exténués se livraient entièrement à leur besogne répétitive jusqu’au surmenage. Seul le mauvais alcool que les armateurs avaient fait embarquer en grande quantité à bord avant le départ permettait aux hommes de tenir ; ceci sans tenir compte des ravages que lui non plus ne manquait pas de générer.

Vers le quinze mai, après ces premières semaines éprouvantes, les goélettes venaient jeter l'ancre dans des ports de relâche aux noms extraordinairement exotiques ; Reykjavík, Gründafjörður, Dyrafjörður, Patreksfjörður, sur la côte ouest ; Vapnafjörður, Seiðisfjörður, Norðfjörður et surtout Fáskruðsfjörður, sur la côte est. Là, les hommes pouvaient enfin gagner la terre ferme et se reposer quelque peu. Pendant ce temps, venu spécialement de métropole, un navire appelé « chasseur » vidait les cales, c'est-à-dire récupérer la première pêche, refaisait les vivres pour le restant de la campagne. Consolation tout de même, l’arrivée du chasseur signifiait également celle du courrier en provenance de France. Le repos était de courte durée mais il suffisait aux marins pour nouer de menus relations avec les Islandais. Souvent on troquait de durs mais nourrissants biscuits de mer – appelés pompólabrauð (« pain de Paimpol ») ou encore fransí biskví (« biscuits français ») par les Islandais – contre de chauds lainages ; de l'alcool même si prohibé contre de la viande et des laitages. Parfois, des relations plus charnelles s'établissaient : jamais pour bien longtemps… Les goélettes devaient vite repartir pour leur deuxième pêche au nord de l'Islande. A la fin août, les vivres épuisés, les hommes à bout de forces, et après avoir fait provision pour le retour, les navires mettaient le cap au sud, vers la France et ses ports d'attache où les familles attendaient depuis de mois dans l'angoisse le retour des siens. A Paimpol, un grand calvaire de granit qui domine la côte par sa position proéminente est appelé la Croix des Veuves depuis l’époque où les femmes avaient pris l’habitude d’y venir scruter l’horizon, tâchant de repérer les voiles des goélettes, annonciatrices du retour des marins.

Au fil des ans, les conditions d’organisation de la pêche à Islande se sont peu à peu améliorées grâce à la mise en place progressive d’une assistance médicale et morale. Celle-ci a pris d’abord la forme de navires hôpitaux armés soit par l’État, soit par la Société des Œuvres de mer, une société de bienfaisance, catholique et privée. De 1896 à 1939, celle-ci arme jusqu'à sept navires. A terre, soucieuse de moralité, elle fonde encore des « maisons de marins », où les pêcheurs pouvaient se réunir lors des relâches. Puis rapidement, les premiers hôpitaux ont été créés, lesquels servaient avant tout aux Islandais, totalement dépourvu de parc hospitalier à cette époque.
Malheureusement, des cimetières et des tombes isolées jalonnent également les côtes islandaises, comme en écho funèbre à tous les Murs des Disparus des cimetières de France. Ainsi sur la stèle du cimetière français de Fáskruðsfjörður (côte est), les noms de quarante-neuf pêcheurs français sont inscrits ; à Stafafell, petit cimetière de la côte est, trente-huit marins reposent là après une dramatique série de naufrages. Un drapeau français est parfois hissé solennellement sur ces lieux le quatorze juillet, en souvenir, en hommage... Tandis que dans le cimetière de Reykjavík, sur une stèle de basalte noir, est inscrite dans les deux langues française et islandaise une citation de Pierre Loti, tirée de ses Pêcheurs d'Islande : « Il ne revint jamais. Une nuit d’août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d’un grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer. »

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