« Picasso Primitif » 100ème exposition du musée du Quai Branly-Jacques Chirac

Il s'agit d'une nouvelle exploration des multiples facettes de l'immense génie de la peinture du XXè siècle. « Picasso Primitif » met en relief le goût que l'espagnol avait pour les arts premiers. Une recherche de plus pour compléter la connaissance d'un Pablo Picasso encore et toujours insuffisament compris, mis en opposition avec des œuvres des arts premiers qu'il a côtoyées sinon possédées.

Les dates s'étendent de l'arrivée du peintre à Paris, en 1900 – il a 19 ans – jusqu'à sa mort en 1973. La chronologie est soulignée par de nombreux cartels. Elle indique le premier contact de Picasso avec les arts primitifs, à l'occasion d'une visite que fit le peintre au musée du Trocadéro en 1907. On apprend qu'il collectionna ces œuvres toute sa vie, elles sont présentées avec la date de leur acquisition. On peut toutefois considérer qu'elles ne l'ont pas inspiré mais plutôt accompagné. Le musée du Trocadéro, vieillot et poussiéreux lui avait plutôt déplu tout en le fascinant et sa réaction avait été de peindre aussitôt « Les Demouselles d'Avignon » pour rompre le sortilège… Il n'en avait pas moins découvert « l'art nègre » et comptait bien s'en servir. Il disait avoir compris que c'était le sens même de la peinture : non pas un processus esthétique mais « une forme de magie qui s'interpose entre l'univers hostile et nous, une façon de prendre le pouvoir en donnant une forme à nos terreurs et à nos désirs » à l'instar des Tiki de Tahiti et des îles Marquises (dans ses premières acquisitions). Bien sûr, il y a de nombreuses façons de regarder une œuvre : voir simplement la beauté de certaines compositions, sans se préoccuper de savoir pourquoi, comment, ni qu'est-ce... Mais la curiosité est un aiguillon si fort que parfois, lorsque trop de travail est requis pour tenter de comprendre, on préfère oublier le tout. C'est à cette époque qu'intervient sa rencontre avec Le Douanier Rousseau et l'achat d'un portrait de femme, immense toile autour de laquelle il organise, au Bateau-Lavoir, un banquet qui réunit Apollinaire, Marie Laurencin, Georges Braque, André Salmon et Gertrude Stein. C'est au cours de ce banquet que Le Douanier qualifia la peinture de Picasso de « genre égyptien ». En fut-il flatté ? - La première partie de « Picasso Primitif » est réalisée comme une enquête. Elle retrace sur les murs, l'intervention des arts premiers dans sa vie à l'aide de photographies les montrant dans ses divers ateliers, à l'aide de correspondances avec ses contemporains (Derain, Apollinaire, Matisse, divers collectionneurs et marchands d'art). Son premier achat fut un masque des Fangs du Gabon que Derain avait acheté à Vlaminck. - La deuxième partie laisse place à l'imagination : Picasso y exprime sa liberté. Les œuvres de l'Andalou sont mises en regard avec celles des artistes non-occidentaux, c'est un spectacle à consommer avec lenteur ! Ce qui apparaît évident dans cette exposition ne raconte qu'une partie de ce que fut l'art de Picasso. Il ne faut jamais oublier que l'Espagnol est un peintre « habité », qu'il voyait au travers des gens, des choses, il voyait ce que beaucoup ne voient pas, le « drôle de monde » où nous vivons mais pas au-delà, ce n'était pas un illuminé, pas un voyant ! Si d'autres avaient pris le risque de la folie, lui, Picasso n'en avait jamais approché les portes, comme un Van Gogh qu'il mettait au dessus de tout et dont il n'atteindrait pensait-il, jamais le talent, comme Vélazquez, Goya, Rembrandt, Degas, Le Gréco… D'autres expositions viendront qui tenteront de livrer d'autres aspects de l'homme de Malaga, à travers d'autres phases de son œuvre. En ce moment-même, le musée Picasso à Paris se penche sur une de ses femmes, Olga Khokhlova, brune danseuse des ballets Diaghilev, alors que le musée des beaux-arts de Rouen présente l'ateier normand de Piucasso, manoir de Boisgeloup. Saura t-on jamais ce qu'il cache en lui ? Reste aussi à céchiffrer la question de cette compulsion presque obsessionnelle à travailler chaque jour, dimanche inclus, qui lui faisait répondre avec un sourire « ça te soulage ! ». Exposition au musée du Quai Branly à Paris VIIè, jusqu'au 19 juillet 2017. C'est en 2006, sous l'impulsion de Jacques Chirac, que le musée ouvre ses portes. Il est l'aboutissement d'un rêve ancien, porté par des écrivains, des critiques, des anthropologues du XXè siècle : rendre aux arts et civilisations non-occidentaux leur juste place au sein des musées nationaux. L'architecte Jean Nouvel a signé un édifice harmonieux, aéré, audacieux, pensé comme un écrin.

I. Aubert

Crédits photo : ©Musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Gautier Deblonde