Pierre le Grand en visite à Versailles, pour la deuxième fois

En effet, deuxième visite, trois cents ans pile après la première qui eut lieu en mai-juin 1717, visite au cours de laquelle il fut reçu par le Régent et le futur Louis XV, agé alors de sept ans. Les chroniques, écrites par Saint-Simon, le marquis de Dangeau ou Jean Buvat, nous ont laissé de précieux témoignages permettant de faire revivre ce séjour, Voltaire le relate également dans son Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand. On y apprend, entre autres détails, que le Tsar se précipita vers l'enfant-roi, le souleva dans ses bras et l'embrassa avec fougue, causant un grand émoi mâtiné de réprobation de la part de la Cour, tandis que Louis ne s'émouvait pas et même, dit-on, appréciait l'élan du tsar !

Dès l'entrée à l'exposition, au Grand Trianon, on est accueilli par un costume d'été de Pierre 1er , en parfait état, montrant que le personnage était incroyablement grand (2m04) mais qu'il ne chaussait que du 39, ce qui l'obligeait, pour ne pas perdre l'équilibre, à marcher avec une canne. Saint-Simon le décrit comme bel homme, «Tout son air marquait son esprit, sa réflexion et sa grandeur, et ne manquait pas d’une certaine grâce... ». Au cours de ce séjour, il fut d'ailleurs portraituré par deux peintres illustres, Jean-Marc Nattier et Jean-Baptiste Oudry. On peut voir ces tableaux au Grand Trianon. Mais son plus beau portrait est un bronze de grande taille, qui figure aussi à l'exposition, une œuvre très connue de Bartolomeo Carlo Rastrelli, architecte, ingénieur et sculpteur fllorentin qui vécut en Russie de 1716 jusqu'à sa mort. On peut voir ce buste ainsi que les deux toiles au Musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, car il est très exceptionnel qu'on le sorte de Russie. Il paraît que Gwenola Firmin, conservatrice au musée national de Versailles et de Trianon a pu obtenir les nombreux prêts qui font de cette exposition un témoignage exceptionnel, grâce à la coopération du chef du département histoire et culture russe au musée de l'Ermitage mais aussi que Vladimir Poutine, en personne, était très content de laisser sortir ces chefs-d'oeuvre pour les exposer à Versailles alors qu'ils sont considérés comme trésor national… La collaboration a donc été rare, avec plus de 150 objets, œuvres d'art, instruments scientifiques, documents historiques qui ont été épargnés par la Révolution de 1917, comme la pharmacie de campagne du tsar qui a même conservé sa clef ! Le Grand Trianon nous parle d'un géant qui a contraint la Russie à courir avec lui pour rattraper le temps perdu et égaler l'Europe. La fondation de Saint-Pétersbourg sur l'estuaire de la Néva fut un défi, mais le navire « Russie » avança au rythme de la fonte des glaces, ouvrant inexorablement une fenêtre sur l'Europe. De son voyage en France, Pierre 1er tira les bases d'un pays qu'il voulait à l'avant-garde des progrès, à l'instar d'une époque toute tournée vers le « nouveau », en Europe, et prêt à s'affronter à ce qu'il y avait de plus représentatif chez ses voisins. Animé d’une curiosité universelle, il s’intéressa aux arts, aux techniques et aux sciences. Alors que son palais de Peterhof était en chantier, ce grand bâtisseur souhaita voir de ses propres yeux la magnificence des résidences royales. Il révéla une véritable passion pour l’architecture et les jardins dont ceux des châteaux de Versailles, de Trianon et de Marly lui fournissaient les plus beaux modèles. Toutefois, le premier maître d'oeuvre de la ville pétrovienne fut un suisse, Trezzini, architecte à la cour du Danemark, qui dota la ville d'une cathédrale. Ce fut ensuite Le Blond, élève de Le Nôtre qui donna à Peterhof son aspect français avec des décorations tirées du baroque romain et aussi des réminiscences du baroque prussien. Quel mélange ! Il faut décidément aller sur place pour admirer le résultat étourdissant des efforts de Pierre Le Grand. Mais après lui (1725), Anne 1re, Elisabeth1re et Catherine II poursuivront son œuvre pour donner forme à sa radieuse utopie. Dernière caractéristique du Tsar, une énorme soif de connaissance - n'a t'il pas étudié de nombreux métiers qui font de lui un curieux invétéré des instruments de mathématiques, d'astronomie, de médecine, d'ingénierie, d'atrchitecture ? - qui fit que Pierre se rendit à l’Académie des Sciences, dont il devint membre honoraire, à l’Observatoire, à l’Hôtel royal des Invalides et à l’Hôtel de la Monnaie où l’on frappa une médaille en son honneur. Il visita la manufacture des Gobelins qui lui inspira la création d’une fabrique de tapisseries dans sa nouvelle capitale. Enfin, comme il était d’usage, ce voyage suscita l’échange de prestigieux cadeaux diplomatiques ; on fit notamment présent à Pierre de la tenture du Nouveau Testament, composée de quatre tapisseries d’après Jean Jouvenet et conservée aujourd’hui au musée de l’Ermitage. Il y a tant à dire de ce personnage hors du commun, qu'on pourrait oublier qu'il fut avant tout un homme de la mer « Pierre le Grand n'était à l'aise que sur l'eau », qu'il avait voulu dès l'enfance être marin et avait appris le métier en commençant comme mousse : pas étonnant qu'il ait donné l'accès à quatre mers, à son empire ! Il fut en outre, « empereur de toutes les Russies et père de la patrie ».

Exceptionnelle, cette exposition l’est par la fenêtre qu’elle ouvre sur les collections de l’Ermitage.

I. Aubert

Pour en savoir plus, consultez le site du château de Versailles

Crédits photo : ©Château de Versailles - Didier Saulnier