Laurent le Magnifique : « Le vase de toutes les vertus »

L’année 1492 est marquée par la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et la prise de Grenade par les Espagnols. C’est aussi l’année de la mort de Laurent de Médicis dit « le Magnifique » (1449-1492), artisan d’un « âge d’or » florentin juste avant les désastres des guerres d’Italie (1494-1559). Certes, les historiens ont nuancé depuis longtemps cette interprétation trop idéale de la Renaissance florentine, sans pour autant cesser d’être fascinés par la stature de Laurent de Médicis. 

L’avènement des Médicis
La famille Médicis est originaire de la région du Mugello, elle gagne Florence à la fin du XIIIe siècle pour profiter de l’essor économique de la ville. Un siècle plus tard, Giovanni di Bicci (1360-1429) fonde la banque des Médicis (1397) et investit dans l’industrie lainière. Organisée sous forme d’une dizaine de succursales dispersées en Europe (Venise, Bruges, Londres, Lyon,…), la « holding » des Médicis dégage des bénéfices extravagants et devient la banque des rois et de la papauté. A sa mort en 1429 Giovanni lègue à son fils Cosme (1389-1446) une fortune colossale. 
Ayant reçu à la fois une éducation princière et une formation solide dans la finance, Cosme est programmé pour prendre la tête de l’Etat florentin. C’est chose faite en 1434. Grâce à une politique réfléchie qui confond clientélisme et bien commun de la république, Cosme noyaute peu à peu les institutions de la république d’une multitude de partisans puis élimine ses adversaires : en 1459 la « libertas » républicaine s’est muée en un despotisme éclairé. 
Le contrôle de l’Etat et celui des affaires étant désormais assuré, Cosme peut se consacrer à son goût pour les belles choses de la vie. Dans l’Italie du XVe siècle, la production d’oeuvres d’art ne se réduit pas à un espèce de luxe inutile créé par des « parasites » pour des « profiteurs » coupés du réel. Bien au contraire, le mécénat est essentiel car il participe à la représentation du pouvoir par la magnificence du prince : le mécénat est une obligation sociale !
Cosme l’entend bien, lui qui finance autant les beaux-arts, les spéculations philosophiques, ou les carnavals en ville en s’appuyant sur des artistes considérés comme des ténors de la Renaissance : Brunelleschi, Donatello, Masaccio, Fra Angelico… Tous contribuent à l’ambition de Cosme à la fois « père de la patrie » et « parrain » du clan des Médicis ! Son fils Pierre « le Goutteux » (1464-1469) lui succède, le pouvoir revient ensuite à son petit-fils Laurent.
 
Guerre et paix
Laurent de Médicis est né le 1er janvier 1449 à Florence. Il a suivi une formation intellectuelle solide, ses précepteurs furent des humanistes de renom, Critoforo Landino d’abord puis le philosophe néoplatonicien Marsile Ficin (1433-99), ancien conseiller de Cosme.
Encore très jeune, Laurent conduit des missions diplomatiques comme celle auprès du pape Paul II en 1466. S’il l’on en croit ses biographes, ce jeune homme est « complet » : diplomate avisé, fin politique, érudit, collectionneur, chasseur, poète de renom, excellent danseur et anticonformiste. Du point de vue physique, le portrait est moins avantageux, car bien que parfaitement proportionné, on le décrit myope, le nez camus, dépourvu d’odorat avec une trop grande bouche et un teint blafard ! La disharmonie de son physique est patente dans le portrait que Domenico Ghirlandaio fit de lui à Santa Maria Novella. Il est « le plus laid de la composition » affirme le grand historien d’art Aby Warburg pour ensuite mieux souligner l’écart entre son physique disgracieux et sa « phénoménale » supériorité intellectuelle. Laurent est bien « Il magnifico » !
En 1469, il se marie avec Clarissa Orsini et fait ainsi alliance avec l’une des grandes familles de l’aristocratie romaine, mais surtout en 1469, il  est appelé à présider au destin de la République de Florence. Il s’y emploiera sans faiblir durant vingt-trois ans.
Rapidement, le jeune « prince » impose ouvertement son autorité à la république et rompt le pacte tacite passé autrefois entre son grand-père Cosme et l’oligarchie florentine. Cette mainmise ferme sur la république passe par le contrôle des pouvoirs législatif et exécutif, non sans modifier les institutions, et par la mise au pas des contestataires comme à Prato en 1470. Les grandes familles s’inquiètent de ce glissement vers l’autocratie, les Nardi d’abord (1471) puis les Pazzi (1478) et réfléchissent à l’élimination politique des Médicis.
Le 26 avril 1478 dans la cathédrale de Florence toute l’élite de la république célèbre en grande pompe la messe de Pâques. Au premier rang, face à l’autel, la famille des Médicis, conduite par Laurent et son jeune frère Julien. A peine la messe achevée, deux jeunes patriciens armés de dagues se jettent sur les deux frères pour les tuer. Bien que blessé, Laurent réussit à se réfugier dans la sacristie, Julien touché au coeur s’écroule. Dans ses « Histoires de Florence » Machiavel évoque le vacarme qui s’ensuit au point de faire s’écrouler la cathédrale ! 
La répression fut impitoyable. La foule des partisans des Médicis se dirige d’abord vers la place de la Seigneurie où l’archevêque de Pise, Francesco Salviati, un proche du pape Sixte IV, tente d’investir le palais. Neutralisé, il est illico presto pendu haut et court aux fenêtres de la Seigneurie. S’ensuit une méthodique vendetta dans la ville durant laquelle tous les hommes proches des conjurés, la famille des Pazzi, sont passés au fil de l’épée. Ceux qui y échapperont seront bannis.
La répression ordonnée par Laurent de Médicis va précipiter l’Italie dans la guerre. Le premier à demander des comptes pour la mort de son légat, c’est le pape Sixte IV, il excommunie Laurent avant d’exiger son arrestation. La république refuse, elle est donc excommuniée à son tour. Logiquement, Naples, Sienne, Lucques, Urbino, alliés du pape, déclarent la guerre à Florence. Rapidement, Florence est débordée, incapable de faire face à la puissance de feu de ses adversaires, elle est menacée dans son existence même.
Laurent opte alors pour la diplomatie dans laquelle en bon rhéteur, il excelle. Il se rend à Naples en 1479 pour y rencontrer Ferrante d’Aragon (1423-94) et négocier la paix. Là-bas, il plaide contre les ambitions territoriales de la papauté, dangereuses pour l’équilibre politique de la péninsule. C’est la prise d’Otrante par les Turcs durant l’été 1480 qui va dénouer le conflit. Les Etats chrétiens doivent faire bloc derrière le royaume de Naples et oublier leurs querelles secondaires. Laurent y gagnera la paix.
Son retour à Florence sera un triomphe, « s’il était parti grand, il revint grandissime » écrira Machiavel. Laurent en profitera pour pousser son avantage et modifier à nouveau les institutions de la République en privant un peu plus les conseils de leur pouvoir réel.
 
« Qu’à son gré chacun soit en liesse /  Rien n’est moins sûr que demain » (Laurent de Médicis)
c’est au début du règne de Laurent que la puissance économique des Médicis commence à vaciller. La première cause en est la stagnation économique en Europe qui bientôt se transforme en une véritable dépression avec à la clé des faillites à la chaîne. Banquiers des rois et des princes, les filiales Médicis ont prêté des sommes « abracadabrantesques » à des créanciers certes « royaux » mais insolvables ! Par ailleurs, le conflit avec la papauté n’a rien arrangé comme on peut s’en douter. Impuissant, Laurent enregistre les fermetures successives des filiales les plus performantes de son empire financier : Londres (1477), Bruges (1478), Avignon (1479).
La seconde cause de cette ruine, c’est l’incompétence de Laurent dans les affaires financières. Pour l’historien Guichardin (1483-1540), c’est très clair : « en matière de commerce et d'affaires privées, Laurent n'eut aucune capacité. » Dépensant sans compter pour le faste, s’en remettant à des administrateurs incontrôlés, sa culpabilité est donc établie. Pour renflouer la banque, Laurent puise d’abord dans la fortune familiale, puis dans les caisses de la république transformant doucement un désastre financier en un naufrage politique. Dans une société où maîtrise de l’Etat rime avec richesse financière, le temps des Médicis est compté.
Mais après tout, l’histoire a moins croqué le portrait de Laurent le Magnifique en « capitaine d’industrie » qu’en homme politique avisé et doté d’un tempérament artistique hors norme.
Un portrait, peint par Vasari en 1534 (Musée des Offices) nous le rappelle. Laurent est assis, vêtu d’une tunique à col et manchons d’hermine, le visage penché, dans l'attitude du penseur. Il est entouré par différents objets antiques dont un vase désigné par une inscription en latin : «virtutum omnium vas », ce « vase de toutes les vertus » c’est tout simplement Laurent !
Faut-il rappeler que notre prince a baigné dans un milieu lettré dès son plus jeune âge. La formation intellectuelle et esthétique prodiguée par Luigi Pulci et Cristoforo Landino en a fait par exemple un écrivain reconnu. On citera son « Simposio » sorte de caricature picaresque de Florentins avinés, et ses « Canzoniere», un recueil de poésies d’inspiration néoplatoniciennes. Il sait aussi choisir ses interlocuteurs parmi les meilleurs esprits de son temps : Pic de la Miranbole, Politien, Marsile Ficin. Ces derniers débattent sur la réconciliation de la philosophie platonicienne et du christianisme, s’intéressent à la kabbale et aux philosophes arabes, redécouvrent l’antiquité. Ce goût pour les « choses de l’esprit » aboutira à la fondation d’une première université, à Pise en 1472, puis d’une seconde à Florence, la seule où le grec était enseignée.
 
Un mécène sans réalisations 
Laurent le Magnifique est incontestablement un grand mécène. Toutefois, si l’on se promène dans Florence on arrive vite au constat que les réalisations monumentales de Laurent sont peu visibles dans la cité. Par exemple, les grandes fresques de Ghirlandaio à Santa Maria Novella ou à Santa Trinita sont avant tout l’oeuvre de grandes familles, les Sassetti et Tornabuoni, mais pas de Laurent de Médicis. Comment expliquer cette absence ? 
Rappelons-nous qu’au XVe siècle, les oeuvres d’art avaient du poids, elles propageaient des idées, et le terme de « propagande » rend peu compte du pouvoir de ces images. De fait, si Laurent n’est pas le commanditaire de bien des oeuvres, il en reste l’inspirateur ou le destinataire, ainsi à Santa Maria Novella, une inscription dans la chapelle Tornabuoni rappelle que le décor fut peint en 1490 tout en rendant hommage allusivement au prince qui l’a rendu possible grâce à son bon gouvernement.
Ensuite, pour Laurent, le mécénat prenait place dans une politique globale de prestige artistique qui consistait moins à passer des commandes qu’à encourager les grands souverains à recourir aux artistes d’avant-garde de la ville des prodiges : Florence. Citons les : Verrochio, Botticelli, Signorelli, Ghirlandaio, Lippi, Léonard… la liste est longue de ces maîtres florentins sollicités pour des commandes à Naples, Venise, Milan, ou encore Rome. Alors, Laurent aurait-il « vidé » Florence de ses artistes ou, par une sorte de « contamination géniale », exporté la modernité florentine au-delà de ses frontières ? En vérité, après un siècle d’émancipation, les artistes avaient appris à chercher eux-mêmes leur bonheur, depuis Florence, et à proposer leurs services aux cours. Ainsi, Léonard de Vinci obtint par lui même son engagement à la cour de Milan en 1482.
Enfin, il semble que les goûts de Laurent portaient plutôt sur les arts précieux (camés, monnaies, vases,…) et ce sont les bronziers, médailliers, et ornemanistes qui avaient sa faveur, comme Antonio Pollaiuolo ou Andréa Verrochio. En cela, il s’inscrivait dans la tradition des cabinets de curiosité où la rareté et l’exception présidaient à l’acquisition d’objets très hétéroclites comme en témoigne le duc de Milan, Galeas Sforza, évoquant la collection de Laurent dans laquelle « les objets les plus nobles se sont amassés de l’univers entier ».
 
L’année 1492
Avec le temps, le vide se créé autour de Laurent de Médicis, aux difficultés financières s’ajoutent la disparition de sa femme Clarisse Orsini en 1487, mère de ses sept enfants. L’année suivante fut celle de sa dernière victoire diplomatique peut-être la plus importante à ses yeux. En 1484, le vieil ennemi de Laurent, le pape Sixte IV s’était éteint, son successeur Innocent VIII (1432-92) un pontife superstitieux et vénal se rapprocha des Médicis. En échange d’une union entre son fils et une Médicis (plus quelques florins), il éleva à la dignité de cardinal le fils de Laurent, Giovanni, âgé seulement de 14 ans. Nul doute que le clan Médicis en tira une fierté sincère, et aussi l’espoir de voir l’un des leurs occuper à terme la charge suprême, ce qui fut fait lorsque le cardinal Jean de Médicis reçut la tiare papale sous le nom de Léon X en 1513.
En 1490, sur les conseils de Politien et de Pic de la Miranbole, Laurent accepte le retour à Florence d’un prédicateur dominicain intransigeant appartenant à la mouvance de l’observance, Jérôme Savonarole (1452-1498). Sur le parvis de Santa Maria Novella, il captivait les foules lors de prêches consacrés à l’Apocalypse, condamnait le luxe et le profit des puissants, la dépravation de l’Eglise. Laurent était régulièrement écorné par Savonarole, mais la fascination exercée par le dominicain était telle que « le Magnifique » venait lui aussi l’écouter. Indifférence supérieure, calcul politique, que dire ? 
Le 08 avril 1492, Laurent, sans doute préoccupé par son salut, demandera sur son lit de mort la bénédiction de Savonarole avant de s’éteindre peu après.
 
Cette mort marque la fin d’une belle époque et l’entrée de Florence dans de fortes turbulences illustrées par l’invasion de Charles VIII (1494), l’éviction provisoire des Médicis et l’instauration de le république théocratique de Savonarole. Comme l’écrivit l’historien Guichardin : c’est bien à partir de 1492 que les « calamités de l’Italie » commencèrent !

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