De Mozart à Mahler, une histoire d'influences

Le Festival de la Grange de Meslay fête cette année son 50e anniversaire. L'occasion de concerts prestigieux où l'accent sera mis sur le répertoire romantique : en plus de Mozart et de Beethoven, le programme présente des œuvres de Brahms, Mahler, Schubert et Schumann. Autant dire que la musique allemande ne sera pas en reste !

Une telle sélection n'est évidemment pas un hasard. Hormis leur origine commune – si l'on admet du moins que Mozart était allemand, comme l'avancent certains historiens –, le parcours et le destin de tous ces prodiges sont inextricablement liés, ne serait-ce que par les changements considérables que chacun a apportés et dont il devenait impossible, par la suite, de ne pas tenir compte. De fait, leur production se trouve plus ou moins marquée par ces évolutions, synonymes de nouvelles techniques, de nouvelles approches dans la composition. Que serait en effet l’œuvre de Brahms ou de Schumann si Beethoven n'était pas passé par là ? Et celle de Beethoven sans le concours de Mozart ? Ce dernier est évidemment l'exception, parce qu'il était leur prédécesseur et qu'il s'était davantage appuyé sur les épaules de ses contemporains, Haydn et Jean Chrétien Bach en particulier.
Mais il est surtout intéressant de se pencher sur l'apport de Beethoven. On ne peut nier que sa production a ouvert la voie au romantisme, qu'elle en a été pour ainsi dire la pierre angulaire. Beethoven a transcendé les codes de la composition, a secoué la conception classiciste en y introduisant des sautes d'humeur, des émotions inédites englobant jusqu'au pathétisme, et en y développant les contrastes et les procédés thématiques élaborés avant lui. Son passage marque l'avènement d'un véritable lyrisme, d'une fougue éclatante, au détriment de l'esthétisme et de l'équilibre anciens. En incluant pour la première fois des solistes et des chœurs dans la partition symphonique – sa neuvième –, il serait peu dire qu'il engendra un changement, un bouleversement : parler de révolution serait sans doute plus approprié, et avec elle une nouvelle... difficulté. Pourquoi une difficulté ? Parce que l'héritage qu'il allait léguer, avec la somme colossale de ses avancées, serait en contrepartie porteur de nouvelles contraintes, de nouvelles exigences auxquelles auraient désormais à se plier tous les compositeurs. Les règles du jeu allaient changer : l'après-Beethoven serait une aubaine et un casse-tête, une délivrance et une impasse... Parmi ceux qui en profitèrent et en pâtirent : Schubert et Schumann.
On sait combien leur admiration était grande pour l'auteur de la symphonie Pastorale : Schubert avait désiré être inhumé à ses côtés, Schumann avait voulu ériger une statue à son effigie avec ses propres émoluments. Entre les deux, d'ailleurs, certains échos : Schumann puisait fréquemment dans le style schubertien, pour écrire ses lieders notamment, et l'on retrouve nombre de thèmes similaires chez l'un et chez l'autre. Quant au fameux « problème » beethovenien , on peut supposer qu'il commença à être résolu le jour où, en 1839, Schumann tomba sur la copie de la neuvième symphonie – la Grande – de Schubert. Il confiera lui-même que ce fut le déclic. Cette œuvre incarne en effet une étape importante dans le développement symphonique, et Schumann fut l'un des premiers à le remarquer et à l'exploiter, le prolongeant plus tard dans propres symphonies et donnant du même coup un nouvel élan à la musique romantique. Si Beethoven incarnait les prémisses de ce mouvement – d'aucuns diront même qu'il en est l'âme –, avec Schumann, Schubert et, un peu plus tard Brahms, nous y sommes assurément de plain-pied.
Une nouvelle étape, une nouvelle révolution viendra avec Mahler, innovateur génial dont la musique, aux teintes parfois impressionnistes, portera le flambeau postromantique et augurera à son tour une nouvelle ère.

J. Streiff

© Caspar David Friedrich (1774–1840) "Die Lebensstufen (Strandbild, Strandszene in Wiek)"