Aborder la Calligraphie et la Peinture Chinoise au cours d’un voyage culturel en Chine.

Cela saute aux yeux, la calligraphie chinoise est très différente de ce que nous nommons calligraphie, dans notre tradition culturelle qui est, en fait, une stylisation de l’écriture avec, parfois, des ajouts décoratifs qui peuvent aller jusqu’à l’enluminure, terme qui désigne une peinture ou un dessin qui décore ou illustre un texte, généralement un manuscrit.

Les techniques de l’imprimerie et de la gravure ont presque fait disparaître l’enluminure qui a donc été l’apanage des monastères au Moyen Age, en Occident.

En Chine, la réalisation d’une calligraphie est le produit d’un instant de tension extrême du corps associé à l’esprit. Comme l’œuvre doit être réussie du premier jet, la formation du calligraphe implique des années d’apprentissage et des « gammes » quotidiennes pour contrôler sa dextérité. Imaginons : le maniement du pinceau exige une souplesse du bout des doigts et jusqu’à l’épaule, le pinceau étant vertical, le coude éloigné du corps, la fluidité du geste interdit tout tremblement. Voilà pourquoi le calligraphe doit passer des années à copier les œuvres des meilleurs dans le but d’arriver au stade où il pourra trouver un style qui lui soit propre et qui fera sa renommée. Le corollaire est le suivant : étant donné que la calligraphie est dessin, la liaison avec la peinture et la poésie est facile. On appelle ces disciplines les Trois Excellences.

Une originalité indiscutable de l’art chinois est que la calligraphie et la peinture se servent du même outil et que le dessin du caractère apparaît comme faisant partie intégrante du tableau. Quant au poème, il ne se contente pas de la relation au son, il crée aussi une relation à la vue. D’ailleurs, en Chine, l’art pictural est fondé sur une poétique de la ligne, il exprime un monde intérieur où intervient l’imaginaire. A la différencie de l’art pictural occidental qui cherche à offrir une image la plus représentative possible du sujet proposé. C’est précisément ce qui faisait douter les Lettrés de la Cour, sous le règne des Qing, au XVIIIe siècle, lorsque l’empereur Qianlong confia au père jésuite, Giuseppe Castiglione, la tâche de « peintre de sa Cour », (il fut aussi architecte, fontainier et paysagiste). Sous le nom chinois de Lang Shining, le religieux s’acquitta superbement de sa mission de peintre naturaliste, tout en évitant de toucher au paysage pour lequel ses confrères chinois le jugeaient incompétent.
Historiquement, c’est la dynastie des Tang (618-907) qui a donné à l’art ses lettres de noblesse avec un style décoratif puissant et l’utilisation de l’encre plutôt que de la peinture à effets techniques, dans la création instantanée. La mémoire des grands peintres de cette époque, vantés, admirés, abondamment commentés et présentés comme impossibles à égaler, guidera les pas des débutants tout au long du second millénaire alors qu’on n’a jamais identifié avec certitude la moindre œuvre qu’on puisse leur attribuer. Ils n’existent qu’à travers les textes et la tradition. C’est pourtant cette génération d’artistes qui a édicté les règles de l’esthétique brillante et narrative de la peinture chinoise, règles qui ont encore cours et qui témoignent tant de la renommée que de la valeur morale et pédagogique attribuée à l’œuvre. Une nouvelle peinture s’esquisse, très intellectuelle, économe de ses moyens et chargée de pensée philosophique. Au VIIIe siècle, le poète et peintre Wang Wei, crée un nouveau style de paysage basé sur le lavis d’encre et l’emploi du dégradé qui suggère au lieu de décrire. Il en résulte une atmosphère quasi magique qui sert la contemplation. Cette technique de contemplation de la réalité se répand chez les peintres de la période Song (dès le Xe siècle), encouragée par le néo-confucianisme. Il importe donc d’oublier notre propre peinture lors d’un voyage culturel en Chine pour regarder avec les yeux de l’esprit et outrepasser la première impression.

I. Aubert