Chroniques

Pissarro, la nature en exergue

Ils allaient sur les bords de la Seine, de l'Oise ou de la Marne, se qualifiaient en riant de « Peintres du Dimanche », posaient leur chevalet, s'épaulaient en partageant un belle amitié. Eux, c'était Cézanne, Gauguin, Schuffenecker, banquier et ami serviable dans les moments difficiles, Daubigny et Pissarro. Parfois Claude Monet se joignait à eux. Pissarro défendait Paul Cézanne et se conduisait en maître avec Gauguin avant de soutenir Signac et Seurat avec qui il allait aborder des techniques nouvelles.

La remarquable exposition du Musée Marmottan Monet rassemble une soixantaine d’œuvres présentées chronologiquement, ce qui permet de constater à quel point Pissarro s'est renouvelé au fil du temps, offrant cinq différents visages allant de l'Impressionnisme au Pointillisme, au Néo-Impressionnisme, en passant par le « Cézannisme » et le « Gauguinesque »..
Initiateur de l'Impressionnisme, maître du Divisionnisme puis néo-impressionniste, Pissarro est vrai, profondément honnête et son travail nous en touche doublement. Né dans les Antilles danoises en 1830, c'est là-bas qu'il a commencé à peindre signant Pizarro. Quelques tableaux exposés illustrent cet apprentissage. Quand il quitte les Caraïbes, il a 25 ans et c'est à Paris qu'il vient parfaire sa formation. Dès 1859, il est admis au Salon. Il rencontre Camille Corot dont il dit avoir appris, Charles Daubigny, il se lie avec Monet puis rencontre Cézanne, Guillaumin et Piette. Tout s'enrobe d'amitié, d'estime, de bienveillance. Pissarro peint avec maîtrise mais sa palette n'est pas encore celle de l'Impressionnisme. Pontoise l'accueille pour un séjour en 1866, il y trouve des motifs nouveaux. En 1868 il expose deux grands tableaux dont l'éblouissant « Jardin à Maubuisson » que Zola salue en ces termes « Pissarro est un des trois ou quatre peintres de ce temps... » Au Printemops 1869, il s'installe à Louveciennes avec sa famille. Parfois Monet le rejoint, ensemble ils travaillent à l'Impressionnisme mais la guerre franco-prussienne les interromp. La famille Pissarro se réfugie chez Piette dans la Mayenne puis à Londrres où est déjà Claude Monet. C'est là qu'il rencontre le marchand Durand-Ruel. C'est alors le retour à Louveciennes où il retrouve sa maison ravagée par les Prussiens et des centaines de toiles perdues. En 1872, il quitte Louveciennes pour Pontoise dont il apprécie les paysages où se mêlent vie rurale et vie bourgeoise. Il veut créer un groupe indépendant avec Monet et Caillebotte, groupe qui se conforte en 1874 avec la première exposition impresssionniste. Cézanne les rejoint à Pontoise et ils travaillent pendant des mois confrontant leurs visions d'un même sujet. Puis c'est Paul Gauguin qui vient grossir le groupe et travailler avec eux. C'est en 1884 que Pissarro se pose enfin et définitivement à Eragny sur Epte dont il sera l'étoile tout comme Monet sera celle de Giverny. Les deux villages ne sont d'ailleurs pas très éloignés. Mais ce qu'aime Pissarro d'Eragny c'est la nature travaillée par l'homme, ce qu'il aime traduire dans ses portraits, c'est le visage de ses contemporains au labeur. Cet attachement à la condition du monde rural l'amènera doucement mais profondément à la pensée anarchiste qui ne le quittera plus. Il fait la connaissance d'Elysée Reclus et Octave Mirbeau et s'essaiera à l'illustration à la plume d'un album intitulé « Turpitudes sociales ».
La rencontre avec Signac et Seurat dans ces années-là, amènera la naissance du néo-impressionnisme et du pointillisme qu'il finira par quitter estimant le démarche trop lente. Il retourne à la nature et ses sensations propres, c'est avant tout un homme libre.
Adoptons donc la réflexion d'Octave Mirbeau qui disait de lui : « M. Pissarro ne ressemble ni à M.Monet ni à M. Sisley. Peu de paysagistes ont, comme lui le sentiment juste, sain et superbe des choses agrestes. Il rend l'odeur, à la fois reposante et puissante de la terre ».

I. Aubert

Pour en savoir plus, consultez le site du musée Marmottan Monet.

Crédit photo : © Philadelphia Museum of Art, Bequest of Charlotte Dorrance Wright, 1978-1-24